Deux évangiles, Matthieu (4.1-11) et Luc (4.1-13) racontent comment Satan tenta de détourner Jésus de sa mission au moment où il s’y engageait ; Marc (1.12-13) ne fait que citer l’événement en trois lignes :

 

Aussitôt après, l’Esprit poussa Jésus dans le désert.

Il y resta quarante jours et y fut tenté par Satan.

Il était avec les bêtes sauvages, et les anges le servaient.

Jésus vient d’être baptisé et proclamé publiquement Fils bien-aimé de Dieu par une voix céleste. L’épisode suivant s’inscrit dans un enchaînement fréquemment observé : après la bénédiction, l’épreuve ; Luc et Marc relient directement (aussitôt après, alors) l’investiture stupéfiante de Jésus à ce qui suit : les embûches diaboliques.

La région où Jésus passe ces quarante jours se situe probablement au nord-est de Jérusalem, dans les collines arides qui surplombent la vallée du Jourdain. Ce n’est pas un désert de sable, mais des terres non cultivées, non défrichées, inhabitées, couvertes d’une maigre végétation. Jésus s’y retirera plus tard seul ou avec ses disciples pour échapper à la foule, quand il cherchera un lieu calme, propice à la prière ou au repos.

Cet endroit, désert, protégé de l’animation des grands chemins, fait penser à la chambre haute où Daniel monte pour prier. Ou à la chambre privée, cette pièce la plus retirée de la maison (Mt 6.6, trad. Semeur), ce lieu où le silence règne et où le croyant est invité à s’isoler afin d’être disponible pour le Seigneur. Mais, même là, au centre de sa méditation, Satan est à l’affût pour détourner les pensées du fidèle. Comme ces bêtes sauvages qui entourent le Seigneur, le Diable est toujours aux aguets pour dévoyer les croyants (1 P 5.8).

Cette fois-là, Jésus ne se rend pas volontairement dans cette garrigue inhospitalière ; c’est l’Esprit Saint qui l’y conduit (Mt et Lc), et même l’y pousse (Mc 1.12 : en grec le jette, le lance là-bas). Cela pose plusieurs questions :

– Le Père veut-il tenter le Fils ? A-t-il planifié l’action satanique ? La Bible affirme que Dieu ne tente personne (Jc 1.13), qu’il est inconcevable que Dieu fasse le mal (Jb 34.10). Comme le fait remarquer R.T. France, le verbe traduit par tenter (peirazô) signifie toujours éprouver dans Matthieu, et sur ses 36 emplois dans le NT, trois fois seulement il signifie inciter à faire le mal1. Si le diable cherche bien à tenter Jésus afin qu’il commette le mal, l’intention de Dieu, c’est de mettre Jésus à l’épreuve, de mettre en évidence sa détermination de soumission filiale envers son Père céleste. Il faut que Jésus passe par cette expérience difficile. L’épreuve évoquée ici est le pendant de celle proposée à Adam. Mais si ce dernier a fait le choix de l’ambition personnelle, Jésus reste déterminé à obéir à Dieu.

– Jésus pouvait-il être tenté par le mal ? Pouvait-il pécher ? En tant que Fils de Dieu, de même essence divine que son Père céleste, il ne pouvait être ni touché ni attiré par le mal (Jc 1.13). En tant qu’homme, car il fut vraiment homme (comme nous le proclamons dans nos confessions de foi), il partageait les fragilités humaines. Aurait-il alors pu succomber à la tentation ? Ou bien sa nature divine, sa sainteté parfaite, y compris dans son humanité, ne mettaient-elles pas l’homme Jésus en incapacité de tomber ? La réponse ne nous appartient pas. Quoi qu’il en soit, la tentation est réelle. Jésus doit résister, il doit choisir, il est mis à l’épreuve, tenté en tous points comme nous le sommes (Hé 4.15). Il le sera d’ailleurs à plusieurs autres reprises pendant le temps de son ministère terrestre. Après trois échecs, Satan s’éloigne provisoirement jusqu’à un moment favorable (Lc) ; Jésus sera éprouvé jusqu’au dernier soir à Gethsémané. Là, Jésus livre un ultime combat intérieur, violent, déchirant, qui va jusqu’à provoquer dans sa nature humaine une angoisse telle que sa sueur en devient des gouttes de sang. L’épreuve, les tentations, ne furent jamais seulement apparentes pour Jésus, elles furent réelles.

La durée (précisée par les trois évangélistes) de ce temps passé à l’écart fut de 40 jours. Ce nombre fait écho à bien d’autres périodes dans l’histoire biblique : le déluge, l’exil de Moïse chez Jéthro, l’errance d’Israël au Sinaï, la fuite d’Élie depuis le Carmel, les deux fois 40 jours passés par Moïse sur Horeb dans le jeûne puis l’intercession, tous des temps de mise à l’épreuve, et surtout de mise en attente d’une parole ou d’une délivrance divine. Pour Jésus, la tentation ne se limite pas à trois brèves attaques, Satan le harcelle pendant 40 jours (Lc 4.2) avant d’être provisoirement écarté. À l’issue de ce temps de privation et d’épreuve, où Jésus réaffirme avec force son allégeance à son Père céleste seul, il reçoit une nouvelle preuve de l’approbation et du soutien divins : il repart rempli de la puissance de l’Esprit (Lc 4.14).

Satan attaque Jésus sous trois angles différents :

Cependant, Jésus est toujours dans le désert. Mais tout à coup les collines arides s’animent, Jésus est entouré d’anges qui le servent, ces anges qu’il avait refusé de mobiliser lui-même. Le jeûne devient festin, la tension du combat spirituel fait place à la joie. Le psaume 107 rappelle comment l’Éternel transforme les déserts de ceux qui crient à lui.

On peut dire que « cette victoire initiale de Jésus a été le fondement de toutes celles qu’il a remportées plus tard »3.

 

Jean-Pierre Bory

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